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Quelques poèmes de Bernard Anton

Extraits de Fêlures d'un temps, II

Première neige

Première neige

comme une grâce ou un sacre

comme une symphonie muette du silence

comme des pétales d’œillets blancs éparpillés

en un ciel agile de magnificence

tu te poses humble et sans rivale

sur les toitures et les mansardes

tu te poses fidèle et te prélasses

avec ton sourire mouillé d’extase

Chaste neige l’assoiffée de terre

l’assoiffée de pierre et de fer

l’amoureuse de ce pays en sa grandeur

tu le mènes par la main à ton autel de fraîcheur

et tu épouses son nom aveugle qu’il traîne

comme une ombre fatiguée derrière son masque

Tu épouses sa couche ravivée de ta chaleur

Tu épouses ses formes et ses galbes

- O neige à la robe sobre et bien sage

qui réveilles doucement

les âmes en secouant un peu sa taille

Tu blanchis le dos des branches

en ta lente chute qui s’élève

Tu blanchis l’œil des briques solitaires

et les cils qui dorment sous leur émail

Légère tu files et défiles

coiffant de ta laine et de tes privilèges

coiffant de tes rêves et de tes groseilles

toute chose sans dérogation

toute chose pour le blason et pour l’hommage

- pour l’apothéose des images

Dans tes yeux réside la souche d’une fable

plus blanche que ta substance

plus éclatante qu’une larme de ta bouche

une fable d’amour et d’abondance

une fable pour les vertus larges de l’innocence

que nul ne déchiffre ni n’envisage

Neiges mon convoi d’amis disparus

mon cortège d’enfants qui voyagent

Vous n’êtes point l’aigreur des perrons

ni mères des rocailles ni ennemies des villages

Vous êtes les laitières des arbrisseaux

Vous êtes les sœurs jalouses des ruisseaux

Vous pleurez quand vous me parlez

Votre visage fond et se mêle

à la terre se mêle à nos paupières

O neiges que j’héberge

O neiges qui protègent

Extraits de Beauté perforée

Éd. l’Harmattan, Paris, 2007

un vent souffle dans la mémoire des pierres
les arbres remuent
une mésange s’envole
les branches nues tendent
vers le soleil d’avril pour se revêtir
leurs doigts qui n’ont plus le même âge
tentent de retrouver l’étincelle de vie
une distance les sépare de leur proche avenir

l’amour qui hésite inonde le paysage
l’univers évolue vers sa perfection
la terre continue de pivoter sur son axe

je rêve d’atteindre la source du bruit du silence

*

même paysage de la même fenêtre après l’orage
différents oiseaux traversent le lac
mêmes pierres et montagnes écrivent sur le sable
poème jamais écrit
— exister comme elles ont toujours existé
dans la beauté qui engendre encore plus de beauté
malgré les sphères immuables de l’éphémère

mon souffle épouse le corps de l’univers
éclaire ma conscience essentielle d’être

visite des chevreuils à la lisière du bois
leur œil tranche la tête des vautours
me réveille à moi-même
— devenir coquillage ou poisson
pour mieux vivre et comprendre l’échine de l’eau

*

ciel sans trace
plus pâle que d’habitude
bleu délesté de l’emprise des concepts
brume blanche cadavérique lève son voile
j’écoute ma musique intérieure
— sommet de toute musique
immergée dans le centre de l’être

comment traduire la perfection de l’amour
devant verdoyante prairie ?
comment dire l’absence aux nuages de l’errance ?

je redécouvre mon chemin à chaque virage
à l’instar des fruits qui surgissent des tiges en fleurs
je franchis sans regret le connu inconnu
attribué

*

lune ronde comme une cloche
à travers les branches
je la fais résonner aux dimensions de la terre
j’observe la danse de son cercle
au rythme du prisme de la claire noirceur

les étoiles sur la page noire du ciel :
pensées d’amour lancées vers l’univers

une agglomération d’astres divisée en
formes géométriques
m’offre son visage répandu à perte de vue
— perpétuer sa destinée à l’exemple des ciels d’été
aimer ceux qui cassent
et ceux qui réparent sans bruit l’univers

*

seule blancheur des bouleaux
fin grise d’automne
fonte provisoire des manteaux de neiges
vigueur des sapins verts parmi épinettes dénudées
j’apprends des oiseaux le chant des couleurs
ils recréent la beauté malgré la déchirure
malgré les taches de goudron
qui noircissent leurs ailes et gosier

dans les vitrines la mode du prochain printemps
froid et chaleur épousent nos saisons
douloureuse extatique naissance
de l’instant secret qui ne délimite

*

pluie incessante
sommeil des bestioles
montagnes disparues derrière épais brouillard
arbres du jardin pour seul horizon
j’écoute bruit des heures qui
se frottent contre la maison

réchauffement de la planète
deux ours blancs sautent hagards
d’un pôle de glace qui flotte à un autre
— peut-on sauver de justesse ce qui s’effiloche ?
qu’est-ce que regarder
sinon recevoir les multiples manifestations de l’indivis
et s’en nourrir ?

décréter la terre mon ciel
la couvrir avec mes mains de silence et de beauté
l’envelopper de lumière

*

lune posée ce soir au milieu des étoiles :
assiette sur nappe fleurie

je discerne le silence du silence de ton regard
la fragilité de l’univers est manifeste
à travers les ciels de poussière
quel avenir avec
une beauté de plus en plus perforée ?

espérer l’acte créateur contre tout espoir
le difficile et nécessaire geste protecteur

dernière dépêche : autre avion pulvérisé
ferrailles repêchées aucun passager
photo d’enfant retrouvée dans portefeuille

entrer ensemble dans ce qui ne peut être extirpé

*

brume entre les montagnes
originant des vallées aussitôt dissipée
— vent glacial brûle ma mémoire trempe
une tristesse laboure toute joie de vivre
persévérer dans la lumière grise des saisons

je me vois rêver et répéter :
nous sommes plus qu’un tas d’os et de chair
nous sommes le réceptacle de l’univers
la beauté coule en nous avec
son arc-en-ciel de résonance
chaque cellule plus proche de l’autre vie
que nos abîmes d’obscurités

*

nouveau matin de mai
nouveau soleil nouvelle clarté
les premiers bourgeons tardent à pointer
— dans ma verrière reflet du sapin vert
derrière l’arbre squelettique

aujourd’hui encore la terre
neuve comme au premier jour
vivre entre deux moments fraîchement créés
en ressentir l’intensité

hier c’est l’hier de la temporalité
j’efface ce qui me déplaît de persister
j’habite le sanctuaire de l’éternel présent démystifié
qui déverrouille toute sombre pensée

Ode au Soleil levant

amoureuse du soleil la terre retourne à lui
avec une élévation de brume
et un rythme d’oiseaux qui rayonnent de joie

une voix de feu sortie de la mi-ombre
venue de nul espace, de nul temps
m’entoure soudain et me prescrit
au creux du creux de l’oreille
alors que je contemple fébrile
les couleurs changeantes de ce nadir mystique :

« mange le chant sacré de cette rosée
bois le poème de gloire qu’écrivent en ce moment
toute plante debout
toute pierre, tout animal en vie
dévore sans effort l’intensité de ce qui t’illumine
avale cette brise rafraîchissante qui renouvelle
bâtis en Lui ton avenir libre
car de ce soleil émergent force unique
et nourriture qui ne périt
de ce soleil le Je Suis laisse émaner
l’énigme de toute beauté
le silence de tout amour qui ne s’évanouit »

j’ai mangé et bu
ces rayons de soleil qui réchauffaient
la moelle de mes os et le suc de mon esprit
j’ai dévoré et avalé
ce qu’ici et maintenant j’ai vu :
la brise qui rafraîchit l’essence de tout ce qui est
la rosée qui nourrit et mystérieusement rajeunit

je me suis laissé bercer par les bras de la terre
par ce soleil de plénitude qui investit le ciel
de sa graduelle luminosité
me suis laissé laver et régénérer par
les mille teintes de jaune
de rouge d’orange aux intensités d’amour multiples

j’ai savouré l’éveil presque sans secret de l’univers
les lueurs de volcan de ce règne de brasier qui
ne s’achève

j’ai traversé comme un éclair
la rivière de la pensée au-delà du tain de la réalité
ai brisé les filets et saisi le ciel de mon être
— ai découvert l’éveil par la vacuité

mon âme s’est désaltérée aux sources de l’infini ici
aux sources de l’infinie clarté
inondée par les laves en éruption
de ce brûlant soleil victorieux de la nuit

uni à moi dans la savoureuse inhérence
uni au cosmos dans sa plénitude d’essence
j’ai connu l’incommensurable universel instant
inscrit entre deux éternités
— ai vécu la non-entité
lumière première réalité et vérité premières
ai vécu l’intégrale expérience de l’aveugle silence
la pulsion salvifique qui pousse vers
la totalité du vivre

je suis sorti de ma coque comme d’une grotte originelle
j’ai goûté aux harmonies du vide
à la joie d’être avec l’embryon de l’aujourd’hui
à la joie de se perdre dans la
totalité du mouvement du respire

j’ai cheminé sans radeau prince sur la lumière
intime de la joie universelle
ai retrouvé l’envers de l’azur
et l’horizon accessibles



j’ai rencontré le visage du primordial rayon
issu du souffle de la nuit
il recréait en dansant le constant inattendu
et les doigts sans orage de l’avenir

j’ai vu l’impermanente permanence en direct

j’ai embrassé l’univers embrasé de sollicitude
depuis : illusion la parole qui ne transmue l’éclair
qui ne capte l’incandescente et profonde beauté

seulement être dans l’instanéité
seul espace à vivre

se fondre dans l’unique
extérieur et intérieur réunis

se laisser emporter sans bouger
par les vagues de la brise de sa respiration

devenir arbre, lac
devenir brise, soleil
être oiseau et chant d’oiseau
être fleur et terre qui porte la fleur

percevoir l’unité la voie
toutes choses disparaître
toutes choses communiquer et renaître

présent à tout être la vie

transcender la croûte du réel
ne rien différencier
se relier aux éléments visibles
ou invisibles du vide

manifestation de l’unique dans le multiple
manifestation du multiple dans l’unique

déceler beauté de l’instant créé
— lac qui enveloppe d’intériorité
oublier les douleurs des ogives du temps
aspirer toute la sérénité de ce matin boréal

contempler ce jet d’eau
architecture de perles et de diamants
qui tombent musicalement

loriot jaune qui se nourrit à même mangeoire rouge
accrochée à un arbre de printemps

se libérer de la compulsion du temps
atteindre le sommet de l’universelle beauté
par le simple présent maintenant offert

se nourrir de la symphonie du silence
qu’orchestre le souffle sans rassasier

chaque moment d’éveil saveur d’éternité
fraîcheur d’éternité

retrouver en son corps l’archet de l’éther
entre brume et nuages
entre clapotis et feuillage

ne surgit que ce qui émerveille

arpenter chemins inédits
des prédécesseurs vers le sommet
rencontrer le matin du soi uni à l’univers

enjamber chemins de pierres, de neiges
chemins plats, escarpés
chemins verts ou déserts à cause
des sauterelles de la pensée

enfiler sentiers abrupts ou libérateurs qui ouvrent
prunelles des pays intérieurs

être traversé par l’éclair
l’esprit de sa chair transformé
debout devant la rose du soleil

les montagnes avec leurs arbres
les lacs avec leurs larves et millions de grains de sable
remerciaient par des cris synchroniques quasi audibles
l’aurore vive
pour ses éternels sursis
pour ce nouveau jour qui invite à se surpasser
à se consommer de joie jusqu’à la dernière goutte

ni le vent ni les heures ne semblaient s’agripper
en ce matin de nitescences
au totem du temps qui ne compte plus
toute chose savourait seulement
les dividendes du souffle du présent qui rutile

plus vivant je suis revenu
de ce mémorial viscéral sans usure
rempli d’une sève guérisseuse
rempli de rayons de plénitude
gratifié d’un jour
d’une chance unique d’achever mes cibles

plus éveillé je suis devenu
présent à la vraie vie
regreffé à l’infini
— lumière de soleil pour tout autrui

j’ai saisi l’urgence d’être
au-delà des griffes des saisons
plus près de la conscience du soleil
et de la terre qui ne le quitte

Extraits des Laurentïdes

© 2007 Bernard Anton. Tous droits réservés.